L’apprentissage de la passivité

Dans notre société on apprends que les femmes sont passives et réceptives et les hommes actifs et performants. Pas seulement « doivent être » mais carrément « sont ».

Sexuellement ça donne un profond déséquilibre. Le plus souvent l’homme (ou personne au rôle masculin) utilise la femme (ou personne au rôle féminin), il décide de quoi faire ressentir à la femme, quoi lui apprendre, l’homme est sensé être performant, actif, pénétrant etc. Quand à la femme elle se sent coupable et abîmée quand elle ne ressent pas les bonnes choses, quand elle n’a pas envie, elle simule son plaisir…

Et puis la passivité a mauvaise presse. On entends souvent comme « défense » de la part des personnes qui aiment être pénétrées que ce n’est pas un rôle passif. Alors oui c’est vrai. Mais se concentrer sur cette défense c’est sous-entendre que la passivité est quelque chose de honteux et infériorisant.

Tout cela est tellement imprimé que pour beaucoup de gens qui tentent de sortir des rôles hétéronormés la programmation revient sous d’autres formes.

Le plus classique étant les hommes qui se prétendent au service des femmes parce qu’ils préfèrent caresser que pénétrer (sans réaliser que du coup ils sont toujours dans la satisfaction de leurs propres désirs). Et leurs partenaires ont toujours autant la pression de ressentir du plaisir, d’autant plus en fait que l’homme leur fait l’honneur d’être généreux et sans égoïsme (car l’organe de l’égoïsme est apparemment le pénis, quand on le sort de l’équation tout s’arrangerait magiquement).

Quand on se penche sur les sexualités alternatives on trouve souvent un remplacement de « l’homme fait et prends ce qu’il veut » par « l’homme développe son empathie et fait ce qui est le mieux pour son/sa partenaire ». Et « la femme doit laisser accès à son corps et au moins faire semblant d’y ressentir du plaisir » devient « la femme ne se laisse pénétrer que si l’homme lui a d’abord apporté assez de plaisir et prouvé qu’il en apportera encore plus ».
Il y a un progrès, certes. Mais pas un renversement fondamental.

Et dans ma pratique je vois tout ça très concrètement. C’est fou le nombre d’hommes qui même allongés, même ayant payé pour recevoir passivement du plaisir, tentent de garder le contrôle et une certaine performance.

Tentent de me caresser alors que dans leur position ça doit leur tordre l’épaule et qu’ils ne peuvent m’apporter aucun plaisir (souvent on dirait un simple automatisme physique), s’excusent si leur érection ne semble pas assez forte (mec c’est pas le sujet, je m’en fiche vraiment!), me demandent si au moins je ressent du plaisir physique à les masser (le fait que je ressente surtout du plaisir psychologique à faire ressentir des choses à l’autre est incompréhensibles, ils veulent s’assurer que j’ai des orgasmes en les touchant), proposent de me masser pour se sentir moins égoïstes (et si j’accepte ils massent mal et me tripotent surtout les endroits qui leurs plaisent), ou se laissent aller mais m’expliquent que d’habitude au lit ils sont pas comme ça, ils sont champions du monde de don d’orgasme. C’est incroyablement rare les hommes qui savent recevoir sans honte, et qui acceptent qu’une femme aime donner.

C’est d’autant plus agréable de voir l’évolution de quelqu’un qui commence tendu, tentant de me caresser, s’excusant de ne pas pouvoir me prouver sa performance… Et qui graduellement se détends jusqu’à soudainement lâcher prise et entrer dans une réelle réceptivité.

Et là, dans une vrai passivité et réceptivité, il est possible d’ouvrir naturellement son empathie. Car quand on accepte de recevoir ce que l’autre nous offre physiquement on accepte aussi de recevoir ce que l’autre ressent sans tenter de l’influencer, l’arranger, le contrôler, le « réparer » en permanence. Là on accepte que l’autre ai des émotions, désirs et sensations indépendantes de ce qu’on lui fait, on accepte de ressentir des choses sans contrôler la situation, on découvre la vulnérabilité et la confiance que nécessite la passivité. Là les rôles sont vraiment inversés et la possibilité s’ouvre de découvrir autre chose.

Évidemment ce que je propose n’est pas le seul chemin vers cet « autre chose ». Mais c’est mon chemin.

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